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Comment un entrepreneur turc veut faire du port d’Anvers le centre mondial du recyclage circulaire

L’entrepreneur turc en technologies propres Cem Özsüer a jeté son dévolu sur le port d’Anvers. Avec un investissement de 300 millions d’euros, son entreprise SynPet Technologies y construit une usine capable de transformer les déchets plastiques mélangés en matières premières circulaires destinées à l’industrie chimique. Ce que d’autres considèrent comme des déchets, lui y voit la matière première du futur. « Nous prouvons que la circularité est industrialement faisable. Anvers est l’endroit idéal pour le démontrer. »

De l’idée au plan industriel

L’histoire de SynPet n’a pas commencé dans un laboratoire, mais avec une question qui occupe Özsüer depuis plus de dix ans : « Je me demandais pourquoi, dans un monde qui produit des merveilles technologiques, nous brûlons encore des tonnes de plastique. Si, dans les années 1940, on savait déjà produire des carburants synthétiques, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire aujourd’hui de manière durable ? ». Cette question l’a conduit à rechercher des technologies capables de traiter des déchets humides et mélangés. « La pyrolyse et la gazéification étaient intéressantes, mais elles ne fonctionnaient pas avec des déchets contenant de l’eau. Or, la moitié de nos déchets sont humides. C’était là le défi. »

Après plusieurs années de recherche, Özsüer collabora avec un scientifique américain travaillant sur les déchets animaux. Ensemble, ils développèrent un procédé utilisant de l’eau sous haute pression et température : le Thermal Conversion Process (TCP). Ce procédé permet de recycler des flux de déchets incompatibles avec les méthodes classiques. Alors que la pyrolyse classique ne convertit qu’environ 40 % du plastique en matière première utile, SynPet atteint un rendement de 70 %. De plus, les déchets n’ont pas besoin d’être triés, lavés ni séchés.

De la Turquie à l’Europe

La technologie a d’abord été développée en Turquie, mais Özsüer s’est heurté à un vide réglementaire. « La législation n’était pas prête. Il n’existait tout simplement pas de cadre pour un recyclage chimique à cette échelle. » Il décide alors de s’installer en Europe, où la circularité est encouragée. En Belgique, SynPet trouve un terrain fertile. « Anvers a immédiatement retenu notre attention : c’est un hub logistique, abritant la plus grande concentration chimique d’Europe, avec une politique durable avancée. Lorsque nous avons rencontré les responsables du NextGen District, nous avons su que le moment était venu de passer à l’échelle. »

Ce déplacement fut aussi mental : « En Turquie, on pense que le recyclage est quelque chose de petit et idéaliste. En Europe, c’est une politique économique. Ici, on parle d’investissements, de rendement et d’avenir industriel. »

Une usine à 300 millions d’euros

L’investissement de 300 millions d’euros doit permettre de construire une usine capable de traiter 250 000 tonnes de déchets plastiques par an, pour produire plus de 100 000 tonnes de substitut circulaire à la naphta (CNS), ainsi que du gaz renouvelable et du carbone noir. Le site, situé sur un terminal d’Euroports, fonctionnera en grande partie grâce à l’énergie récupérée par le procédé lui-même, devenant presque autosuffisant. La production devrait débuter en 2028 et créer plus de 200 emplois directs. « Notre produit principal, le CNS, est une révolution : il est compatible avec les installations pétrochimiques existantes, ne nécessite aucun raffinage supplémentaire, et peut être directement intégré dans leur flux de matières premières », explique Özsüer.

Selon Fatih Gürbüz, chef de projet chez SynPet, la nouvelle usine d’Anvers est la première du genre. L’ingénieur turc la décrit comme un projet qui démontre et optimise la technologie pour les futures installations. « Nous allons apprendre de cette usine, améliorer la conception, puis la reproduire à d’autres sites en Europe, aux États-Unis et en Asie ». La construction durera environ trente mois, une période où la livraison des réacteurs spécialisés constituera le principal défi. « Le délai de livraison de ces composants peut atteindre dix-huit mois, » précise Gürbüz. « Mais les risques restent gérables : nous savons ce que nous faisons. La priorité demeure : travailler en toute sécurité, sans dommage pour l’homme ni pour l’environnement. »

Partenariats stratégiques

Lors de la signature officielle au Havenhuis d’Anvers, le 28 octobre, Özsüer a parlé autant en entrepreneur qu’en idéaliste : « Ce que nous faisons ici dépasse l’investissement : c’est un engagement. Le plastique n’a pas à être le problème — il peut faire partie de la solution. Chaque tonne de déchets que nous recyclons, c’est une tonne de pétrole que nous n’extrayons pas ». Il précise que l’usine d’Anvers n’est pas un projet pilote : « Ce n’est pas un test, c’est une réalité industrielle. Nous l’avons prouvé en laboratoire et à l’échelle de démonstration ; maintenant, nous passons à l’échelle commerciale. Le monde a besoin de solutions extensibles, pas de promesses. »

Pour la Haven van Antwerpen-Brugge, ce projet marque une nouvelle étape dans la transition circulaire du port. « Nous voulons être un pionnier de l’industrie durable. SynPet montre que l’innovation, la logistique et la technologie se rejoignent ici », déclare son CEO Jacques Vandermeiren.

La collaboration avec Euroports garantit une intégration logistique fluide. Son CEO Frédéric Platini ajoute : « SynPet illustre la synergie entre logistique et technologie. Nous assurerons l’approvisionnement en déchets plastiques et l’expédition des produits circulaires ». La Kolmar Group suisse, investisseur clé, apporte capital et expertise. Sa CEO Ruth Sandelowsky voit dans cette technologie « une opportunité unique de rapprocher l’industrie chimique européenne de ses objectifs climatiques ». Kolmar agira également comme partenaire marketing pour le site anversois et ses futures extensions.

Jacques Vandermeiren, Frédéric Platini en Cem Özsüer (van l. naar r.)

La vision stratégique du port

Selon Pieter-Jan Blondeel, responsable du développement commercial au Port d’Anvers-Bruges, SynPet s’inscrit parfaitement dans la stratégie visant à ancrer Anvers comme centre de l’industrie circulaire. « De tels investissements attirent de nouveaux acteurs et retiennent les entreprises déjà présentes. C’est un projet phare qui nous aide à préserver la chimie, un secteur essentiel pour notre économie ». Blondeel reconnaît toutefois les défis persistants : « Les coûts de l’énergie restent élevés, la réglementation évolue rapidement, et les décisions d’investissement sont examinées avec prudence. Mais ce projet démontre que l’innovation est la meilleure défense. L’Europe impose des objectifs stricts en matière de CO₂, mais c’est précisément ce qui fait naître des projets comme SynPet. » Il souligne également le rôle du NextGen District, où le port regroupe plusieurs initiatives de recyclage : « Nous voulons créer un écosystème où les technologies circulaires peuvent se développer, de la start-up à l’échelle industrielle. SynPet en est un parfait exemple. »

Enfin, pour le Port d’Anvers-Bruges, ce projet confirme sa position stratégique comme pivot de la transition industrielle. Le CEO Jacques Vandermeiren ajoute : « Notre port a toujours vécu du changement — de la navigation à la pétrochimie. La prochaine grande transition est celle vers la circularité. Des projets comme SynPet montrent que la durabilité ne se joue pas en marge, mais au cœur même de l’industrie. »

Pourquoi Anvers ?

Pour Özsüer, le choix d’Anvers est aussi symbolique : « Cette ville est depuis des siècles un centre de commerce et d’industrie. Elle peut le redevenir, mais dans un cadre durable. Nous apportons la technologie, le port apporte l’infrastructure, l’Europe la vision. Ensemble, nous prouvons que la circularité est non seulement juste moralement, mais aussi rentable ». Il croit fermement que l’avenir de la chimie est circulaire : « Ce qui semble aujourd’hui un investissement de 300 millions d’euros est en réalité le modèle pour des dizaines d’usines similaires. Le monde produit chaque année plus de 350 millions de tonnes de plastique. Si chaque centre industriel construisait une usine comme la nôtre, les déchets deviendraient une ressource durable. Voilà le vrai sens de l’économie circulaire : la fin de la logique linéaire du jetable. »

Selon les calculs de SynPet, le complexe d’Anvers réduira les émissions de CO₂ jusqu’à 80 % par rapport à l’incinération des plastiques, tout en diminuant la dépendance européenne aux ressources fossiles. « L’Europe n’atteindra jamais ses objectifs climatiques si elle continue d’importer ses matières premières. Nous construisons ici des boucles locales : des hubs circulaires à la fois écologiques et stratégiques », conclut Özsüer.

Francis Muyshondt

Author Francis Muyshondt

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