L’économie mondiale a résisté ces dernières années à une série de chocs qui, en temps normaal, auraient provoqué une récession : une pandémie, une envolée historique de l’inflation, un choc énergétique en Europe après l’invasion russe en Ukraine et le cycle de relèvements de taux le plus agressif depuis des décennies. Pourtant, la croissance demeure étonnamment résiliente. C’est ce que souligne Chris Iggo, Chief Investment Officer Core Investments chez AXA IM, lors des perspectives conjointes d’AXA IM et BNP Paribas Asset Management pour 2026, alors que les deux maisons préparent actuellement leur fusion.

Les investissements dans l’IA créent une économie à deux vitesses
Selon Chris Iggo, l’économie américaine, toujours le moteur de la croissance mondiale, fonctionne aujourd’hui grâce à trois ressorts principaux : la vague massive d’investissements dans l’intelligence artificielle, un puissant effet de richesse alimenté par le rally boursier, et un cadre politique étonnamment souple. Et les investissements dans l’IA atteignent une ampleur rarement observée, souligne-t-il. Les « Magnificent Seven » représentent désormais près de 8 % de tous les investissements fixes aux États-Unis, une concentration qui rappelle la bulle télécom et internet de la fin des années 1990.
« Les entreprises investissent simultanément dans les semi-conducteurs, les centres de données, le hardware et les infrastructures énergétiques : une vague qui stimule à la fois le secteur technologique et le secteur de la construction. Parallèlement, cette vague d’investissements crée peu d’emplois : l’IA remplace davantage qu’elle ne génère de nouveaux postes. » Iggo cite l’exemple de Meta, qui a licencié des milliers d’employés après son virage stratégique vers l’IA ; depuis, l’entreprise affiche un chiffre d’affaires par employé en hausse spectaculaire. Ce phénomène se diffuse dans l’ensemble de l’économie.
Une économie américaine en « K » très prononcé
Cette combinaison de marchés boursiers dynamiques, d’investissements technologiques massifs et d’un marché du travail qui s’affaiblit conduit, selon Iggo, à une économie américaine en « K » très marqué. Autrement dit, la trajectoire économique diverge fortement selon les catégories de population.
« Au sommet du K se trouvent les ménages aisés, qui profitent pleinement du rally boursier. Le S&P 500 a gagné quelque 7 000 milliards de dollars de capitalisation cette année, dont la moitié provient des Magnificent Seven. Cette richesse bénéficie principalement aux ménages qui détiennent des actions, directement ou via des plans de retraite. » Cela se traduit par une consommation solide dans les secteurs non essentiels et par les excellentes performances des entreprises de la consommation discrétionnaire.
« À la base du K se trouve une large partie de la population américaine pour qui la situation devient de plus en plus difficile. Ils détiennent peu ou pas d’actions et sont davantage affectés par les prix durablement élevés des biens essentiels — un phénomène encore accentué par les droits d’importation qui pèsent sur leur budget. En outre, le marché du travail montre des signes de ralentissement : les résultats plus faibles des entreprises de consommation courante confirment cette fracture croissante. » Selon Iggo, l’IA accentue ce risque d’inégalité : le capital génère des rendements toujours plus rapides, tandis que la contribution du travail diminue proportionnellement. Cela rend l’économie américaine à la fois résiliente — portée par les flux d’investissement et les bénéfices des entreprises — et structurellement déséquilibrée.

La Fed pourrait ramener ses taux vers 3 %
Pour la Réserve fédérale, Iggo s’attend, après la baisse du 10 décembre, à trois nouveaux assouplissements d’ici 2026. Le taux directeur devrait ainsi se situer autour de 3 % fin 2026, un niveau proche, selon lui, du taux neutre, c’est-à-dire celui qui n’accélère ni ne freine l’économie. « Un tel recul s’observe généralement dans une économie en bordure de récession, mais pas nécessairement en contraction. Si les anticipations se rapprochaient de 2,5 % ou moins, il faudrait en revanche compter sur une récession », précise-t-il.
Son scénario central suppose donc une poursuite de la baisse de l’inflation et un nouvel affaiblissement du marché du travail. Le ralentissement récent de l’emploi et de la consommation indique selon Iggo que l’économie américaine devient plus sensible à des coûts de financement élevés, donnant davantage de marge de manœuvre à la Fed pour assouplir sa politique. Il avertit toutefois que la politique monétaire américaine pourrait être moins prévisible que lors des cycles précédents, en raison de pressions politiques croissantes et de changements au sein de la direction de la Fed susceptibles d’infléchir les choix stratégiques.
L’Europe place de grands espoirs dans l’Allemagne
En Europe, l’attention se tourne de plus en plus vers l’Allemagne, qui prépare un ambitieux programme d’investissements après des années de discipline budgétaire. Berlin prévoit plus de mille milliards d’euros de dépenses sur dix ans, axées sur la défense, les infrastructures numériques, l’énergie et la compétitivité industrielle. Selon Iggo, un tel programme pourrait déclencher une nouvelle dynamique de croissance dans la première économie européenne, confrontée ces dernières années à des problèmes structurels tels que le coût élevé de l’énergie, des infrastructures vieillissantes et une production industrielle poussive.
Les effets positifs pourraient toutefois dépasser largement les frontières allemandes. « Si ces investissements se concrétisent, ils pourraient créer un effet multiplicateur dans toute la zone euro, via une hausse de la demande, un commerce intra-européen plus dynamique et un coup de pouce aux secteurs de la construction, de la technologie et de l’énergie durable. » Bien que la croissance en Europe reste modérée, la politique monétaire de la BCE n’est pas un frein : la banque centrale semble satisfaite d’un taux directeur de 2 % et laisse la porte ouverte à un nouvel assouplissement si la pression de la concurrence chinoise venait à accentuer la désinflation.
Le retour des obligations comme source de revenu stable
Iggo reste positif à l’égard des obligations, en particulier les obligations d’entreprise. Pour les investisseurs en quête de revenus sans risque actions, le marché obligataire redevient attractif. « Les entreprises présentent une situation financière robuste : les niveaux d’endettement demeurent maîtrisés, les flux de trésorerie sont solides et les nouvelles émissions obligataires sont souvent largement souscrites. Les spreads de crédit sont historiquement bas et justifiés au vu de la qualité des bilans. »
Il souligne que les obligations investment grade européennes offrent actuellement plus de 2 % de rendement, tandis que le high yield américain se situe autour de 7 %. « Fait notable, les grands groupes technologiques comme Meta ou Alphabet recourent de plus en plus au marché obligataire pour financer leurs investissements colossaux. Meta a récemment versé des coupons allant jusqu’à 5,75 %, rendant les obligations technologiques particulièrement attractives pour les investisseurs souhaitant bénéficier des flux liés à l’IA sans subir la volatilité des actions. »
À l’inverse, les évolutions sur la partie longue des courbes de taux préoccupent davantage les investisseurs. « Aux États-Unis comme au Japon, les taux longs augmentent plus vite que les taux courts, signe que les marchés s’interrogent sur la soutenabilité des finances publiques et sur l’inflation à moyen terme. Au Japon, les rendements obligataires ont atteint leur plus haut niveau en vingt ans, alors que Tokyo lance un plan fiscal agressif et que les grandes compagnies d’assurance-vie se montrent moins enclines à acheter des obligations d’État à long terme. Aux États-Unis, l’endettement public continue de croître, et la hausse des taux rend les coûts de financement de la dette de plus en plus lourds. La courbe américaine devient ainsi l’un des baromètres clés pour identifier d’éventuelles erreurs de politique économique en 2026. »

La flexibilité sera essentielle en 2026
Iggo identifie deux grands risques pour l’année à venir. Le premier est un possible retour de l’inflation, malgré son repli récent. « La demande structurelle d’énergie liée au développement des infrastructures IA, les tensions géopolitiques susceptibles de perturber les marchés des matières premières et le risque de dominance budgétaire aux États-Unis pourraient générer de nouvelles pressions haussières sur les prix. Une nouvelle vague inflationniste pèserait sur les taux comme sur les valorisations des actions et des obligations. » Cette dominance budgétaire signifie que la politique fiscale prend le pas sur la politique monétaire.
Le deuxième risque réside dans une éventuelle correction des marchés actions qui pourrait se transmettre très rapidement au marché du crédit. « En raison de la forte corrélation entre la volatilité des actions et les spreads de crédit, une baisse de l’appétit pour le risque pourrait immédiatement entraîner un élargissement des spreads, une baisse des prix obligataires et des pertes pour les porteurs d’obligations. Ce risque est d’autant plus important que les spreads se situent aujourd’hui à des niveaux historiquement bas et offrent donc peu de marge de sécurité. »
Dans ce contexte, Iggo plaide pour des stratégies d’investissement qui ne s’enferment pas dans des positions rigides mais s’adaptent à la réalité économique et financière. La flexibilité en matière de duration, d’exposition crédit et d’allocation géographique deviendra un élément clé pour absorber les chocs et saisir les opportunités à temps. « Il est risqué d’affirmer en décembre que tout ira bien l’année prochaine », conclut-il. « Il faut avant tout un plan flexible et adaptable. »


