Géopolitique et marchés : planifier plutôt que réagir
Commentaire d’Ilya Vercammen, Chief Strategist chez Puilaetco et Nicolas Heusicom, Investment Specialistt
Une nervosité palpable

En ce début d’année, les marchés émergents atteignent de nouveaux sommets, l’or regagne du terrain et les matières premières restent volatiles, tandis que l’incertitude politique reste très présente, notamment aux États-Unis. Cela ne provoque pas de panique, mais une nervosité palpable chez les investisseurs qui cherchent leur voie dans un paysage en constante évolution.
Cela s’est clairement manifesté ce week-end après l’annonce par le président Trump de l’imposition d’un droit de douane de 10 % à huit pays européens à partir du 1er février, avec une augmentation possible à 25 % en juin si aucun accord n’est trouvé sur le Groenland. La réaction des marchés ne s’est pas fait attendre. Les marchés boursiers asiatiques ont ouvert en baisse, les contrats à terme européens et américains ont chuté, tandis que l’or a de nouveau été recherché comme valeur refuge. Dans le même temps, les taux d’intérêt américains à dix ans ont de nouveau augmenté, signe que les investisseurs commencent à intégrer des primes de risque plus élevées dans un contexte de préoccupations budgétaires et d’incertitude politique.
Il est toutefois important de replacer ces mouvements dans leur contexte. L’économie mondiale est en pleine transition structurelle depuis un certain temps déjà. Depuis 2016, avec le Brexit et le premier mandat de Donald Trump, l’ordre international est passé d’un modèle relativement stable et mondialisé à un monde plus fragmenté et multipolaire. La concurrence entre les grandes puissances autour de la technologie, des matières premières et de l’influence géopolitique s’est intensifiée. Les gouvernements interviennent plus activement et les tensions géopolitiques sont devenues plus fréquentes et relativement imprévisibles. Peu d’investisseurs auraient pu anticiper avec précision l’évolution des conflits commerciaux, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, l’escalade entre les États-Unis et la Chine ou les récents conflits militaires. Vouloir positionner son portefeuille en anticipant spécifiquement l’un ou l’autre scénario géopolitique est souvent risqué, notamment au niveau du timing : sortie trop précoce ou retour trop tardif.
Une diversification essentielle
C’est pourquoi nous continuons de penser qu‘il est plus important de planifier que de réagir. L’analyse historique confirme cette approche. Des études menées sur plusieurs décennies montrent que si les événements géopolitiques provoquent une volatilité à court terme, ils ont rarement un impact durable sur les rendements à long terme. Dans la plupart des cas, les marchés boursiers se redressent dans un délai de six à douze mois, sauf en cas d’escalade militaire à grande échelle ou de chocs graves sur l’offre, tels que les crises pétrolières. Ce n’est pas le scénario de base aujourd’hui.
Dans ce contexte, la diversification reste l’instrument le plus efficace. Non seulement sur le plan géographique, mais aussi entre les différentes classes d’actifs. C’est pourquoi l’or, les matières premières au sens large et les obligations indexées sur l’inflation restent des éléments structurels des portefeuilles. Récemment, dans un contexte d’incertitude géopolitique accrue, notamment au Groenland, en Iran et au Venezuela, nous avons encore amélioré la qualité des portefeuilles obligataires. Des bénéfices ont été réalisés dans certaines parties du segment du crédit où les valorisations étaient tendues, tandis que nous avons de nouveau misé sur les obligations d’État américaines et européennes, dont les prix sont plus attractifs qu’il y a quelques mois.
En outre, compte tenu du bon début d’année sur les marchés boursiers, des stratégies de protection sélectives ont été mises en place afin de limiter les risques de baisse. Ces instruments fonctionnent comme une assurance : ils ne constituent pas une prévision, mais renforcent la robustesse des portefeuilles en période d’incertitude accrue.
Quatre facteurs déterminants pour 2026
Selon nous, quatre facteurs détermineront le contexte macroéconomique et les marchés cette année : l’apaisement des tensions commerciales à moyen terme, le maintien du soutien budgétaire des gouvernements, l’assouplissement progressif de la politique monétaire et la poursuite des investissements dans la technologie et l’intelligence artificielle. Cela constitue la base d’un scénario modérément positif : pas de reprise sans faille, mais une capacité suffisante pour soutenir la croissance économique.
Dans ce contexte, nous conservons une surpondération modérée des actions. Les marchés émergents bénéficient de la diminution des incertitudes commerciales et du soutien politique accru, notamment en Chine.
Les actions américaines continuent d’être soutenues par des mesures fiscales et une politique monétaire plus accommodante. Nous couvrons toutefois une partie de notre exposition au dollar américain, car nous restons pessimistes à l’égard de celui-ci.
En Europe, les investissements dans la défense et les infrastructures apportent un soutien structurel, même si la région reste sensible à la volatilité à court terme liée aux questions commerciales.
Dans les prochains jours, l’attention se portera sur Davos, où les décideurs politiques européens et américains se réuniront. La diplomatie sera au centre des discussions. Quelle que soit l’évolution du dossier des droits de douane et du Groenland, l’expérience montre que les marchés finissent toujours par voir plus loin que les gros titres.
Pour les investisseurs, la conclusion reste inchangée : dans un monde qui semble parfois agité, la discipline, la diversification et l’attention portée aux fondamentaux constituent les principes directeurs les plus fiables.


