Le spectaculaire rebond mondial des fusions-acquisitions amorcé l’an dernier ne montre aucun signe d’essoufflement. Après une progression de 40% en 2025, portant le volume mondial des transactions à 4.900 milliards de dollars (soit la deuxième meilleure performance annuelle jamais enregistrée), la dynamique s’est encore accélérée au cours des cinq premiers mois de 2026.
Sur cette période, la valeur des opérations a augmenté de 41% par rapport à la même période de l’année précédente, pour atteindre 2.400 milliards de dollars, plaçant le marché sur une trajectoire qui pourrait en faire la deuxième meilleure année de tous les temps, selon le M&A Midyear Report 2026 publié le 25 juin dernier par Bain & Company.
Une reprise portée par les transformations stratégiques
Selon Bain & Company, cette reprise est largement généralisée, tant sur le plan géographique que sectoriel. Elle repose avant tout sur les profondes transformations stratégiques que les entreprises doivent mener pour rester compétitives dans un environnement économique en mutation rapide.
La vague actuelle de transactions est portée par des dirigeants qui privilégient des choix structurants afin de renforcer durablement l’efficacité, la résilience, l’agilité et la croissance de leurs organisations. Ils doivent notamment faire face à plusieurs bouleversements majeurs : l’accélération de la transition vers une économie alimentée par l’intelligence artificielle, le ralentissement de la croissance mondiale, le retour de l’inflation ainsi que les tensions géopolitiques, illustrées récemment par la fermeture du détroit d’Ormuz, nouvelle manifestation de l’émergence d’un ordre économique post-mondialisation.
Dans ce contexte particulièrement mouvant, Bain souligne que les opérations de fusions-acquisitions doivent plus que jamais démontrer leur capacité à créer un impact significatif sur les performances de l’entreprise afin de rester prioritaires face aux nombreuses sollicitations pesant sur les investissements des directions générales.
Un nouveau défi pour les acquéreurs : réussir simultanément une acquisition majeure et une transformation par l’IA
Bain & Company souligne toutefois que les entreprises engagées dans des opérations de croissance externe, en particulier celles qui réalisent les mégatransactions qui dominent actuellement le marché, sont confrontées à un nouveau « paradoxe du gagnant ».
L’enjeu consiste à mener de front une stratégie ambitieuse de fusions-acquisitions tout en conduisant les vastes programmes de transformation qu’impose l’essor de l’intelligence artificielle. En cherchant à gagner en taille critique et en résilience grâce aux acquisitions, les entreprises engagent parallèlement les premières étapes de leur transformation vers un modèle davantage centré sur l’IA.
Cette double ambition soulève une question de plus en plus fréquente au sein des comités de direction : comment réussir à piloter simultanément une intégration complexe entre deux entreprises et une transformation technologique majeure ? Ou, à l’inverse, comment pourraient-elles se permettre de ne pas le faire ?
“Le spectaculaire rebond du marché des fusions-acquisitions observé en 2025 n’était pas un simple phénomène passager, et les raisons stratégiques qui le sous-tendent n’ont fait que se renforcer”, explique Suzanne Kumar, Executive Vice President et membre de l’équipe M&A de Bain & Company. “Les entreprises réalisent aujourd’hui des opérations ambitieuses afin d’acquérir la taille et les capacités nécessaires pour prospérer dans un monde en pleine mutation. Le nouveau défi réside dans le fait que le boom de l’intelligence artificielle, qui alimente nombre de ces transactions bien au-delà du seul secteur technologique, crée un véritable paradoxe : les grandes opérations complexes n’ont jamais été aussi difficiles à mener à bien, mais elles représentent aussi la plus grande opportunité de création de valeur pour ceux qui les réussissent.”
Une reprise généralisée dans tous les secteurs et sur la plupart des marchés
Depuis le début de l’année, la valeur des opérations stratégiques a progressé de 36%, alors même que les niveaux de valorisation sont restés relativement stables, avec un multiple médian de 11,6 fois l’EBITDA, tandis que le nombre total de transactions n’a augmenté que de 2%.
L’ensemble des grands secteurs d’activité participe à cette reprise. En valeur absolue, les plus fortes progressions proviennent de l’énergie et des ressources naturelles, de l’industrie ainsi que de la santé et des sciences de la vie. Les investisseurs financiers ont en revanche connu un début d’année plus modéré, avec une baisse de 9% de la valeur des opérations jusqu’à fin mai.
À l’opposé, les investissements réalisés par les fonds de capital-risque et les véhicules de corporate venture capital ont littéralement explosé, avec une progression de 206% de la valeur des transactions. Cette dynamique est notamment portée par le nouveau tour de financement de 122 milliards de dollars d’OpenAI, tandis que le nombre de transactions a progressé de 36%.
Les méga transactions restent le principal moteur du marché
Les opérations de plus de 10 milliards de dollars continuent de soutenir la dynamique du marché stratégique, les entreprises cherchant à renforcer simultanément leur taille, leurs capacités et leur compétitivité dans un environnement économique mondial toujours plus instable. En un an, le nombre de ces méga transactions a augmenté de 52%, tandis que leur valeur cumulée progresse de 53%.
Le mode de financement évolue lui aussi sensiblement. Les opérations financées par une combinaison d’actions et de liquidités représentent désormais 35% des transactions, un niveau historiquement élevé. À l’inverse, les acquisitions financées exclusivement en numéraire ne représentent plus que 55% de la valeur totale des opérations, leur niveau le plus faible depuis plusieurs cycles de marché.
L’Europe s’impose comme l’un des principaux moteurs mondiaux des fusions-acquisitions
Au premier semestre 2026, l’Europe est redevenue l’un des principaux foyers mondiaux d’activité en matière de M&A. Les entreprises y multiplient les opérations stratégiques afin de renforcer leur compétitivité, tant sur leurs marchés domestiques qu’à l’international.
Portées par les méga transactions, les opérations annoncées en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique (EMEA) ont progressé de 77% en valeur par rapport à l’année précédente, à fin mai. Les groupes européens ont ainsi lancé des acquisitions répondant à trois grands objectifs : consolider leur marché national, gagner en taille à l’échelle régionale ou renforcer leur présence mondiale.
Parmi les opérations emblématiques figurent notamment l’offre de 24 milliards de dollars déposée par Orange, Bouygues et Iliad sur Altice France, illustrant une logique de consolidation domestique ; la relance par UniCredit de son projet d’acquisition de Commerzbank afin de renforcer sa position en Europe ; ainsi que l’offre de 34,4 milliards de dollars du finlandais Kone sur TK Elevator, destinée à combiner la forte implantation de ce dernier aux États-Unis avec les positions de Kone en Asie-Pacifique pour créer un leader mondial du secteur.
L’intelligence artificielle redéfinit les stratégies de croissance externe
L’influence de l’intelligence artificielle sur les opérations de fusions-acquisitions dépasse désormais largement le seul secteur technologique. Bain cite notamment le projet de fusion de 119 milliards de dollars entre les groupes américains NextEra Energy et Dominion Energy. L’une des principales motivations de cette opération réside dans l’explosion des besoins énergétiques des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle. Les deux entreprises estiment que la taille critique issue de leur rapprochement leur permettra d’accélérer les investissements nécessaires à la production d’électricité afin de répondre à cette demande en forte croissance.
Pour les directeurs financiers et les dirigeants chargés de maximiser la création de valeur des opérations de croissance externe, le défi est désormais évident : comment conduire simultanément un vaste programme d’intégration et une transformation profonde de l’entreprise par l’IA ? Plus encore, peuvent-ils réellement se permettre d’attendre ? Selon Bain & Company, les entreprises les plus performantes sont celles qui élaborent un plan d’investissement pluriannuel établissant un lien clair entre leur stratégie de croissance externe et leurs investissements dans l’intelligence artificielle. Celui-ci doit permettre de financer à la fois les acquisitions créatrices de croissance et la refonte des processus de travail ainsi que la modernisation des compétences rendues possibles par l’IA.
Attendre n’est plus une option
Pour Bain, repousser l’une ou l’autre de ces transformations n’est plus envisageable. Dans un environnement économique qui évolue à grande vitesse, ni une acquisition stratégique ni une transformation par l’intelligence artificielle ne peuvent être mises entre parenthèses.
Les données du cabinet montrent que les grandes opérations de M&A nécessitent souvent plus de 36 mois entre leur annonce et l’intégration complète des deux entreprises. Les programmes d’intégration doivent donc être considérés comme une occasion unique d’accélérer simultanément la transformation numérique de l’organisation, notamment par la refonte des processus et leur modernisation grâce à l’IA.
L’analyse de Bain révèle également que les transactions supérieures à 10 milliards de dollars nécessitent en moyenne sept mois entre leur annonce et leur clôture, avant encore 24 à 36 mois supplémentaires pour concrétiser l’essentiel des synergies de coûts attendues.
L’IA augmente également le potentiel de création de valeur des acquisitions
Au-delà des défis qu’elle pose, l’intelligence artificielle représente aussi une formidable opportunité pour les entreprises engagées dans des opérations de croissance externe. Les meilleurs programmes d’intégration utilisent déjà l’IA pour identifier et confirmer les synergies de coûts deux à trois fois plus rapidement que les méthodes traditionnelles d’analyse (« outside-in due diligence »), tout en faisant émerger des objectifs de création de valeur plus ambitieux.
“L’intégration a toujours représenté à la fois un risque majeur et une formidable opportunité. L’arrivée de l’intelligence artificielle accroît encore les enjeux sur ces deux dimensions”, conclut Suzanne Kumar. “Les entreprises qui réussiront seront celles qui considéreront chaque acquisition comme le moment idéal pour accélérer leurs ambitions en matière d’IA.”
Les six questions essentielles pour réussir une opération de M&A à l’ère de l’IA
Selon Bain & Company, les dirigeants devraient systématiquement se poser les six questions suivantes avant toute opération de croissance externe :
- Notre thèse d’investissement intègre-t-elle pleinement l’impact de l’intelligence artificielle ?
Chaque acquisition devrait évaluer de quelle manière l’IA transformera le modèle économique de la cible et renforcera la compétitivité de l’ensemble issu du rapprochement, tout en tenant compte d’une accélération probable des synergies mais aussi de coûts de transformation plus importants. - Où l’IA peut-elle accélérer la création de valeur liée à l’acquisition ?
Les acquéreurs exploitent déjà l’intelligence artificielle pour analyser les contrats d’achats, les chaînes logistiques, les portefeuilles de R&D ou encore les données comptables. Ils identifient ainsi les synergies beaucoup plus rapidement et détectent de nouvelles opportunités commerciales dès les premiers jours suivant la transaction. - Comment préparer dès aujourd’hui les usages de demain ?
La transformation par l’IA s’inscrit sur plusieurs années. Les entreprises doivent éviter les approches trop prudentes et définir dès maintenant une vision ambitieuse intégrant les futures générations d’IA, notamment les agents intelligents, encore émergents aujourd’hui. - Comment faire de cette acquisition un accélérateur de transformation globale ?
Les meilleures intégrations sont celles qui profitent de l’opération pour transformer profondément l’organisation, simplifier les processus, concentrer les investissements sur les leviers les plus créateurs de valeur et améliorer durablement l’efficacité opérationnelle. - Les dirigeants sont-ils prêts à accompagner leurs collaborateurs dans cette double transformation ?
Les grandes intégrations comme les transformations liées à l’IA nécessitent un leadership fort, une vision claire, une capacité à accepter l’expérimentation et, surtout, une communication transparente répondant à la principale interrogation des équipes: quelles seront les conséquences concrètes pour moi ? - Comment faire évoluer notre manière de piloter les programmes d’intégration ?
L’intelligence artificielle permet désormais de générer automatiquement des feuilles de route détaillées, de suivre l’avancement des projets et de détecter rapidement les écarts par rapport aux objectifs. Les équipes de pilotage peuvent ainsi consacrer davantage de temps aux décisions stratégiques, à la création de valeur et à l’accompagnement du changement.


